Couverture du n° 94 de L'Atelier du RomanL'Atelier du Roman n° 94

Ouverture

Le triomphe de Thomas Zins, de Matthieu Jung
Une chute sans fin

Bon an mal an, on trouve toujours un roman pour lui accorder le qualificatif de chef-d’œuvre. Et quand, un jour, le vrai chef-d’œuvre apparaît, il n’y a presque personne pour le signaler. Ainsi, pour L’Atelier du roman, revenir sur Le Triomphe de Thomas Zins de Matthieu Jung, un an après sa publication aux Éditions Anne Carrière, était une sorte de devoir. Il fallait préserver de l’oubli ce travail colossal où se combinent originalité formelle et plaisir romanesque avec une maîtrise extraordinaire. Ce qui n’arrive que très rarement de nos jours. C’est le constat commun de tous les collaborateurs, que je tiens à remercier.

La revue est par excellence le lieu de l’essai, dans tous les sens du terme: un lieu où la pensée, l’écriture, le style, la théorie, la critique, la création se mettent à l’épreuve, acceptent de se donner comme inachevés, partiels, encore en voie de formation, et donc sujets à d’éventuelles révisions et contradictions. Écrire dans une revue, de même que lire une revue, c’est consentir à cette mouvance, à ce déploiement de l’esprit dans le temps, parmi les aléas des circonstances et du changement: work in progress.
Mais est-ce que je ne parle pas d’une chose devenue de plus en plus rare, de plus en plus improbable, dans les nouvelles conditions qui sont faites aujourd’hui à ce que nous appelions alors la «littérature»?
François Ricard, La Littérature malgré tout, Boréal, 2018.

Au café: «Alors, Jean-Yves, que nous proposez-vous pour cette rentrée? – Un formidable roman de Germont. À mon avis il s’agit d’une œuvre qui mérite d’être largement connue mais je crains qu’elle ne passe inaperçue… – Vous pouvez toujours en parler dans les pages de L’Atelier, vous savez. – Mais j’en suis l’éditeur. – Raison de plus. Nous sommes nombreux à vouloir connaître ce que pensent les éditeurs à propos de ce qu’ils publient.»

Il y a un certain temps, un éditeur nous faisait remarquer que nous parlons trop peu de romans publiés en France, année après année. Normal, ai-je répondu. Pour une revue dont l’ambition est de stimuler le dialogue esthétique autour de l’art du roman, son premier souci n’est pas de suivre la production éditoriale. C’est de donner la parole aux écrivains et aux critiques littéraires pour exposer ce qui, concernant ledit art, compte selon eux déjà ou doit compter dans l’avenir.
Il faut de tout pour faire un dialogue esthétique. Il faut se souvenir de Thomas Mann (Mojmír Grygar), revenir à Goethe (Benoît Heurtel), se pencher sur les propos d’Akira Mizubayashi (Thierry Gillybœuf), expliquer les rapports de Claudel au roman (Romain Debluë) et défendre Senghor (Boniface Mongo-Mboussa). Il faut parler des femmes (Natalia Tolstoï, Yves Lepesqueur), réfléchir sur la souffrance (Gaëtan Brulotte), observer les humains en train de se perdre dans leurs propres rêves (Éric Alter), danser (Florent Duffour), se souvenir de la poésie médiévale (François Taillandier) et, surtout, ne pas se prendre au sérieux – merci à Jean-Jacques Sempé. Bref, il faut remuer ciel et terre (Mounir Zakriti) et faire beaucoup d’autres choses encore. D’où le fait qu’une revue littéraire ne se limite pas à un seul numéro.

Un homme qui s’attache aux harmonies, qui n’associe les étoiles qu’avec les anges, ou les agneaux avec les fleurs printanières, risque d’être bien frivole, car il n’adopte qu’un seule mode à certain moment ; et puis ce moment une fois passé, il peut publier le mode en question. Mais un homme qui tâche d’accorder des anges avec des cachalots doit, lui, avoir une vision assez sérieuse de l’univers.
G. K. Chesterton, in L’Ange et le cachalot, de Simon Leys.

Précisons: primo, le dialogue esthétique n’est pas un débat. Nous ne distribuons pas des rôles d’avance d’après je ne sais quelles appartenances de nos auteurs. Secundo, le dialogue esthétique n’a rien à faire avec la recherche universitaire. Nous ne visons pas à l’analyse des œuvres, mais à leur approfondissement par lectures interposées. Nous discutons dans le but de devenir des lecteurs un tant soit peu moins superficiels.

Tant qu’il y aura des revues, nous tenons la preuve que la vie littéraire ne sera pas entièrement alignée au calendrier éditorial.
La Ve Rencontre de Thélème sur la liberté aura lieu les 6 et 7 octobre à l’abbaye de Seuilly (Touraine). Cette année le sujet proposé par Belinda Cannone est: «L’identité contre la liberté».
L. P.